Verdant Hex

Better Than Any Man # Episode 8

Avec

Récit rédigé par : Ludo (aka Sylvain de Miroufle)

Vers Karlstadt, Dimanche 5 octobre 1631

La pluie tombe comme si le ciel avait une dette personnelle envers la Franconie. Uggy von München, bonimenteur de son état et homme dont la langue est le seul muscle véritablement bien entretenu, ouvre la marche avec l'entrain d'un chien mouillé qui aurait décidé de s'en féliciter. Derrière lui : Sylvain de Miroufle, nécromancien aristocrate dont le manteau immaculé la veille ressemble désormais à une pièce de théâtre sur la condition humaine, Angela, mage au regard qui pèse les choses et les hommes sur la même balance, et Emile, lansquenet dont la philosophie tient en deux points, cogner d'abord, et ne pas toujours se souvenir pourquoi ensuite.

Ils laissent Thüngen à ses propres affaires. Le village reprendra son destin en main, comme on dit. Ce que cela signifie concrètement, personne ne préfère y réfléchir trop longtemps. La route vers Karlstadt est vide. Absolument, superbement, sinistrement vide. Même les corbeaux ont eu le bon sens de rester chez eux. La ville apparaît en fin de matinée, flanquée de ses murailles et de sa superbe. De l'autre côté du Main, un campement de misère s'étire sur des centaines de tentes, un peuple entier mis en attente, comme une lettre que personne n'ose décacheter. Des milliers d'âmes qui regardent les remparts et espèrent. Sylvain et Angela, dont les yeux voient des choses que les autres préfèrent ignorer, distinguent au-dessus de la cité un dôme de Mana, propre, tendu, hostile comme une paume levée. Sur les chemins de ronde, les miliciens de la Milice de la Paix font leurs rondes avec l'enthousiasme caractéristique des gens qui ont un uniforme et l'intention de s'en servir. À l'entrée de la ville : l'une des Sept Sorcières. Surnommée « la Surveillante ». À ses côtés flotte une de ses créatures, un cube gluant, suspendu dans les airs, couronné d'un œil unique et festonné de tentacules. La nature, décidément, manque parfois d'éditeur.

Le groupe prend le bac. Un jeune homme, le passeur, dont le métier consiste à traverser le même fleuve toute sa vie sans jamais aller nulle part, les renseigne de bonne grâce secondé par son maître, Thomas Dunkeldorf, truand à la mine patibulaire. Quelques pièces, quelques mots, le genre de transaction qui fait le sel des petits matins difficiles.

À peine débarqués côté réfugiés, Emile et Angela repèrent une silhouette qui quitte Karlstadt à la hâte, le pas de quelqu'un qui sait quelque chose qu'il ne veut pas partager. Avant qu'ils puissent lui emboîter le pas, un homme à la tête vaguement piriforme leur barre la route pour solliciter leur aide, avec l'aplomb de ceux qui n'ont pas compris que leur physionomie ne plaide pas en leur faveur. Emile, pragmatique, laisse Angela gérer la poire et part en courant. Il rattrape le fuyard, l'accroche, l'interroge avec son tact habituel. L'information finit par sortir, comme toujours quand Emile s'y met : on peut entrer en ville en laissant ses affaires en gage. L'établissement recommandé s'appelle Les Rois Mages. La taverne du coin. Pendant ce temps, Uggy déploie son art. En quelques minutes et avec la componction d'un notaire bienveillant, il tente de négocier la vente de Stéphane l'Âne à Thomas Dunkeldorf. Stéphane, animal d'une dignité remarquable tout au long de cette aventure, ne trouvera pas preneur pour cette fois. Sylvain, de son côté, expédie un colis d'échantillons entomologiques à son mentor à Cologne, via un marchand itinérant qui fait route vers la malle-poste de Würzburg. Une petite normalité dans un monde qui en manque cruellement.

Les Rois Mages est de ces tavernes qui ont renoncé à la gaieté sans pour autant se résoudre au désespoir. Un entre-deux honnête. Le tableau d'ensemble : un couple qui pleure dans leur bière avec une conviction admirable. Un Golgoth en cotte de maille qui prend beaucoup de place et peu de questions. Une femme et un homme en robes noires somptueuses, servis par des nains avec l'efficacité silencieuse des gens qui ont appris que moins on parle, moins on a d'ennuis. Et dans un coin, une bande de brigands, dont l'un que nos aventuriers ont déjà croisé à Werneck et dont la présence ici relève soit de la coïncidence, soit du destin qui manque décidément d'imagination.

Uggy, toujours prompt à identifier où se trouvent les sentiments exploitables, apporte des pintes au couple éplorés. Il apprend ainsi que leur fils Friedrich a été kidnappé par des brigands, emmené dans une ferme au sud de Gemünden am Main. Ils supplient qu'on les aide. Uggy écoute, hochant la tête avec la sincérité mesurée du professionnel.

Angela, elle, a ciblé la dame en noir. Laquelle se présente sous le nom de comtesse Báthory, comtesse hongroise, avec le détachement glacial de qui sait que son titre est soit une vérité absolue, soit un mensonge assez gros pour se défendre tout seul. Sylvain, qui collectionne les généalogies nobles d'Europe comme d'autres collectionnent les ennuis, fronce discrètement un sourcil. Quelque chose cloche. Mais le Golgoth à ses côtés, et l'homme en noir au bras en écharpe,son amant, à l'évidence, ne sont pas du genre à apprécier le scepticisme à voix haute. La comtesse, vraie ou non, cherche une fourmi géante en rubis d’une grande valeur. On en a vu de plus étranges.

Restent les brigands.

Emile et Sylvain engagent la conversation avec leur connaissance de Werneck. L'échange tourne court : Emile, dans un élan de pragmatisme qui lui est propre, leur propose de tuer un milicien et de lui rapporter la tunique. Les brigands, qui ont leurs principes, refusent et partent d'un pas digne. Uggy, qui estime que partir sans conséquence est un luxe que tout le monde ne mérite pas, arme son arbalète. Le carreau se fiche dans la jambe d'un des fuyards. Les autres s'éparpillent. Le blessé reste là. Uggy le considère un moment, puis passe à autre chose.

C'est Uwe Bohl, le gérant de l'auberge, le genre d'homme dont le visage a été sculpté par des décennies de secrets bien gardés et de mauvais payeurs, qui ouvre une porte intéressante. Littéralement : un souterrain mène en ville. Prix : Mille thalers. Nos aventuriers contre-proposent. Déblayage du passage, vente d'armes avec vingt pour cent des bénéfices, trois cents thalers. Faux noms fournis. Marché conclu, avec la poignée de main de ceux qui savent pertinemment que personne ne fait confiance à personne mais que les affaires restent les affaires. Pour les uniformes nécessaires au déguisement : deux miliciens de moins dans le monde, deux corps de plus dans le Main. L'histoire de la Guerre de Trente Ans s'écrit souvent dans ces petites phrases-là. S’en suit une nuit à la belle étoile, qui, sous les nuages de Franconie, est surtout une belle expression. Au matin, une jeune femme prénommée Maria les attend à la taverne. Elle les conduit en barque de l'autre côté de la Main, puis une heure à pied jusqu'à l'orée d'une forêt, où une grange adossée à une ruine regarde le ciel par son toit défoncé. « L'entrée du souterrain est là. Dans la pièce sous l'âtre. » Maria ne souhaite pas aller plus loin. Maria change d'avis lorsqu'on insiste. Elle ouvre le passage. Elle les laisse sur place avec la célérité de quelqu'un qui a accompli sa part du contrat et entend bien ne jamais en reparler. Devant eux, l'odeur de la terre froide et des choses enfouies. Les quatre aventuriers s'y engouffrent.

#BTAM #FR #comptes-rendus